Géopolitique et résilience, ou l’agriculture au sommet des enjeux de puissance
Longtemps perçue comme un simple secteur économique, l’agriculture s’affirme en réalité comme un levier historique de pouvoir et d’influence entre les sociétés. Matthieu Brun, directeur scientifique de la Fondation pour l’agriculture et la ruralité dans le monde (FARM), rappelle que les enjeux de production sont depuis toujours indissociables des rapports de force politiques.
Longtemps perçue comme un simple secteur économique, l’agriculture s’affirme en réalité comme un levier historique de pouvoir et d’influence entre les sociétés. Matthieu Brun, directeur scientifique de la Fondation pour l’agriculture et la ruralité dans le monde (FARM), rappelle que les enjeux de production sont depuis toujours indissociables des rapports de force politiques.
“Dès l’Antiquité, nourrir ou affamer servait d’outil de contrainte. Les stratégies militaires consistaient alors à bloquer l’accès à l’eau, à détruire les ressources alimentaires ou à s’emparer de produits essentiels, comme le sel indispensable à la conservation des aliments, pour affaiblir l’adversaire.” Cette dimension stratégique demeure flagrante dans les conflits contemporains où les infrastructures deviennent des cibles prioritaires. La destruction de silos en Ukraine ou le ciblage d’installations de stockage en Syrie ou au Yémen illustrent la manière dont l’alimentation est utilisée comme une arme de pression directe. Comme le souligne Matthieu Brun, le monde rural se situe au cœur des rapports de force et des alliances. Plus globalement, cette géopolitique dicte les relations internationales, les États utilisant leurs ressources comme des instruments d’influence.
Une géographie mondiale en pleine recomposition
Ce système traverse une phase de bascule que Matthieu Brun qualifie de désoccidentalisation progressive. De nouveaux géants occupent désormais une position centrale. Le Brésil domine ainsi les marchés du soja et du maïs, tandis que la Russie s’est imposée comme le premier exportateur mondial de blé. Parallèlement, l’Inde et la Chine déploient des stratégies nationales ambitieuses soutenues par des investissements massifs dans la recherche et les infrastructures. Les pays du groupe BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud et 5 autres pays du Sud) pèsent aujourd’hui pour 40 % dans la production agricole mondiale.
Ces évolutions transforment radicalement les flux commerciaux. Les échanges se multiplient entre les pays du Sud, notamment entre le Brésil et la Chine ou entre la Russie et les pays asiatiques. Certains États envisagent même de créer leurs propres instances de régulation. Ce projet de bourses céréalières alternatives, porté par les BRICS viendrait concurrencer les places boursières historiquement dominées par l’Occident, à l’image du CBOT à Chicago ou d’Euronext à Paris. Dans ce contexte multipolaire, l’Europe se trouve dans l’obligation de repenser sa place ainsi que la nature de ses partenariats.
La souveraineté vue comme une maîtrise des dépendances
Au cœur de ces mutations, la souveraineté alimentaire occupe le devant de la scène, bien que son sens reste souvent mal interprété. Pour Matthieu Brun, ce concept ne doit pas être confondu avec une quête d’autonomie totale ou un repli identitaire. “La souveraineté alimentaire, ce n’est pas construire des murs autour de son territoire. Il s’agit plutôt de la capacité stratégique d’un État à identifier et à maîtriser ses dépendances au sein d’un système interconnecté.”
L’enjeu majeur réside dans la gestion de ces vulnérabilités. États, agriculteurs et entreprises doivent impérativement connaître l’origine de leurs intrants et la destination finale des produits pour anticiper les risques de rupture et sécuriser leurs approvisionnements. Ainsi comprise, la souveraineté devient un levier stratégique permettant d’agir efficacement dans un monde interconnecté.
La coopération nécessaire face à l’urgence climatique
Cette résilience passe également par une coopération renforcée entre les producteurs pour affronter le changement climatique, l’apparition de nouveaux ravageurs, l’évolution des marchés ou les crises sanitaires. La Fondation FARM encourage par exemple les échanges entre agriculteurs de différentes rives de la Méditerranée. Ces programmes révèlent souvent que les agricultures du Sud, confrontées à des contraintes hydriques sévères ou à un accès limité aux technologies et aux intrants, développent des solutions sobres et inventives. Ces approches low-tech peuvent inspirer d’autres territoires du Nord confrontés à des défis similaires.
L’urgence est d’autant plus grande que les ravageurs ou maladies des plantes et des animaux ignorent les frontières. L’émergence en Europe de nouveaux ravageurs, à l’image de la mouche des fruits auparavant confinée à l’Afrique subsaharienne, rend indispensable un partage rapide d’expériences et de solutions techniques.
Par ailleurs, le réchauffement entraine une remontée des zones thermiques vers le nord et transforme durablement la géographie des cultures. Certaines régions françaises pourraient connaître, dans quelques décennies, des conditions comparables à celles observées aujourd’hui au Maroc ou en Tunisie. À titre d’exemple, le climat de certaines zones de l’Aude pourrait se rapprocher de celui de la région de Meknès. Les chercheurs utilisent ces analogies climatiques comme des outils de prospective essentiels pour permettre aux agriculteurs européens d’anticiper leurs futures méthodes de production. Si ce référentiel offre des points de repère, l’absence de données similaires dans de nombreuses régions du Sud rend malheureusement leur propre adaptation bien plus incertaine.
Le rôle moteur des coopératives
Pour accompagner ces transitions, les organisations collectives s’avèrent être des piliers indispensables. Matthieu Brun observe partout dans le monde une montée en compétences des systèmes coopératifs. Au cours des dix dernières années, de nombreux collectifs agricoles ont renforcé leurs capacités, notamment en matière de gouvernance, d’organisation des filières et d’accès aux marchés. En se structurant, les producteurs parviennent à mutualiser leurs outils de transformation et à mieux négocier leurs conditions commerciales face aux exigences de traçabilité, de durabilité et de certifications.
L’exemple de la filière laitière en Inde par la coopérative Amul illustre parfaitement ce levier de puissance. Cette organisation structurée permet aux éleveurs de mutualiser la collecte et la transformation du lait afin de s’affranchir des intermédiaires et de mieux capter la valeur. À quelques kilomètres de là, au Pakistan, l’absence de structures collectives maintient les producteurs dans une grande dépendance commerciale face à des intermédiaires qui captent l’essentiel de la marge. Cette comparaison démontre que la coopérative n’est pas seulement un outil technique, mais un véritable rempart économique pour sécuriser le revenu des agriculteurs.
L’innovation humaine comme socle de l’avenir
En définitive, la robustesse des territoires agricoles dépend de l’existence d’un marché et de la solidité de leur écosystème d’innovation. La France bénéficie de réseaux de recherche, d’écoles et d’instituts techniques de premier plan qui facilitent la diffusion des progrès agronomiques et des innovations, ainsi que l’accompagnement des transitions agricoles.
Toutefois, Matthieu Brun insiste sur le fait que la ressource principale demeure humaine.
L’agriculture moderne est devenue un secteur de haute technologie et les agriculteurs figurent aujourd’hui parmi les professionnels les mieux formés et les plus innovants du monde économique. Encore faut-il leur donner les moyens d’agir, ce qui implique de restaurer un lien de confiance.
Dans une société de plus en plus urbanisée, où les liens avec le monde agricole se distendent, un effort de pédagogie est nécessaire pour expliquer les réalités de la production alimentaire et valoriser le travail de ceux qui la portent.
“La clé de la pérennité reste l’humain. Elle repose sur une coopération accrue, portée par des collectifs capables de transformer les défis globaux en opportunités de progrès partagées. En définitive, la réussite de ces transformations dépendra de la capacité des hommes et des femmes à s’unir et à partager leurs expériences pour inventer l’agriculture de demain.”




